Double jeu américain en Colombie

février 10, 2009 par ammazigh

Article paru dans le Monde Diplomatique Aout 1996.

Derrière l’alibi de la drogue

Double jeu américain en Colombie

Rien ne va plus officiellement entre Washington et Bogota : le président colombien Ernesto Samper, soupçonné d’avoir fait financer sa campagne électorale par les narcotrafiquants, vient d’être déclaré indésirable aux Etats-Unis. Ce rideau de fumée diplomatique, destiné, à quelques mois des élections américaines, à donner à l’opinion le sentiment qu’une lutte impitoyable est engagée contre la drogue, dissimule mal l’absence de mesures sérieuses contre les banquiers et industriels qui, aux côtés des cartels et mafias, tirent d’énormes bénéfices du trafic. Un trafic dont la répression est aussi, sinon surtout, un moyen de contrôle social des couches les plus pauvres de la société américaine.

Par Noam Chomsky

En Amérique latine, le pays qui affiche le plus déplorable bilan en matière de respect des droits de l’homme est la Colombie. Et pourtant son gouvernement est celui qui reçoit le plus d’aide militaire des Etats-Unis : environ la moitié du total de celle fournie à l’ensemble du sous-continent ! La question se pose de savoir si les deux phénomènes ne seraient pas liés… En 1981, une étude publiée par Lars Schoultz, universitaire spécialisé dans les questions de droits de l’homme en Amérique latine, concluait que l’aide américaine « avait tendance à aller de manière disproportionnée aux gouvernements qui torturent leurs citoyens… à ceux qui violent les droits fondamentaux de la façon la plus éhontée » .

Un observateur superficiel pourrait en déduire qu’on aime la torture à Washington. Or il faut bien distinguer corrélation et lien de causalité, et donc rechercher plus loin l’explication. C’est ce qui fut fait, à peu près à la même époque, dans une enquête de plus grande ampleur publiée en 1979 dans un ouvrage dont M. Edward Herman, économiste à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, et moi-même fûmes les coauteurs. Analysant les rapports entre torture et aide étrangère à l’échelle mondiale, Herman constata qu’il y avait bien corrélation. Il effectua aussi une seconde étude qui donne une explication plausible : comparant le volume de l’aide américaine et l’existence d’un « climat favorable aux affaires » , il découvrit que les deux allaient rigoureusement de conserve.

Faut-il s’en étonner ? La raison est pourtant simple et connue de tous : torturer, assassiner, ou emprisonner responsables syndicaux, dirigeants paysans et défenseurs des droits de l’homme crée un rapport de forces social favorable au capital, à ce fameux « climat des affaires » . A cet égard la Colombie présente un cas d’école avec « une façade de régime constitutionnel qui dissimule une société militarisée » , pour reprendre la formule de M. Alfredo Vasquez Carrizoza, président du comité permanent des droits de l’homme de ce pays. La Colombie est très riche, mais, pour la majorité de sa population, elle est très pauvre ; c’est un pays où la terre constitue un énorme problème, non pas parce qu’elle est rare, mais parce qu’elle est possédée par un tout petit nombre de personnes, la réforme agraire adoptée en 1961 attendant toujours d’être sérieusement appliquée.

Cela pour un motif bien simple : le pays est dirigé par les propriétaires terriens et par une armée à leur service, payée par les contribuables américains. C’est l’administration Kennedy qui mit en place le système actuel par une décision de 1962 qui allait avoir une immense importance pour tous les pays de l’hémisphère. Les armées latino-américaines se virent assigner une nouvelle mission : elles ne seraient plus chargées de la défense du sous-continent, mais de la « sécurité intérieure » , terme codé signifiant la guerre contre la population.

Cette modification se traduisit immédiatement, pour les forces armées, dans la planification de leurs objectifs, leur entraînement et le type de matériels qui leur furent fournis. Elle déclencha des vagues de répression sans précédent dans des pays dont l’histoire était pourtant riche en épisodes sanglants. Quelques années plus tard, Charles Maechling, haut fonctionnaire responsable des programmes de contre-guérilla pour l’administration Kennedy et pour la première partie de l’administration Johnson, décrivit ainsi ce qui advint : avec la décision de 1962, on passa de la simple tolérance à l’égard de « la rapacité et de la cruauté des militaires latino-américains » à une « complicité directe » avec ceux qui utilisaient « les méthodes des escadrons d’extermination de Heinrich Himmler » . Il ne croyait pas si bien dire : dans son livre Instruments of Statecraft , Michael McClintock explique comment, après 1945, des spécialistes nazis furent accueillis aux Etats-Unis pour aider à l’élaboration des manuels d’entraînement destinés aux unités de contre-guérilla.

Les intellectuels de l’entourage de John Kennedy avaient un lexique propre pour appréhender le problème. En 1965, le secrétaire à la défense, M. Robert McNamara, expliqua au conseiller à la sécurité nationale du président, M. McGeorge Bundy, que la formation dispensée par le Pentagone aux officiers latino-américains leur avait inculqué « une bonne compréhension des objectifs des Etats-Unis et une claire sympathie à leur égard » . C’était là l’essentiel, poursuivait-il, car « dans l’environnement culturel latino-américain » il est admis que les militaires doivent être prêts à « écarter du pouvoir les dirigeants qui, à leur avis, ont un comportement préjudiciable au bien-être de la nation » . Sans doute M. McNamara songeait-il au coup d’Etat de 1964 contre le régime constitutionnel du Brésil qui, pendant des années, allait donner libre cours à la torture, aux assassinats et aux autres manifestations du terrorisme d’Etat.

Le massacre de Trujillo

MAIS un « miracle économique » allait naître, ce qu’avait correctement prédit l’ambassadeur américain au Brésil, M. Lincoln Gordon, qui avait vu dans le putsch des généraux « une grande victoire pour le monde libre » , de nature à « créer un climat considérablement amélioré pour les investissements privés » . De fait, les investisseurs étrangers, ainsi qu’une petite fraction de la société brésilienne, eurent de bonnes raisons de se féliciter du changement, et la presse économique ne trouva pas assez de qualificatifs élogieux pour le décrire. Le luxe extraordinaire dans lequel vivaient les privilégiés pouvait faire oublier la misère dans laquelle croupissait la majeure partie de la population. Mais n’est-ce pas là précisément ce que signifie le terme technique « miracle économique » ? Ainsi le Mexique connut-il, lui aussi, un « miracle économique » jusqu’au 19 décembre 1994, date où éclata la « bulle » financière (lire à cet égard, « Main basse sur le Mexique ») . Comme d’habitude, le contribuable américain fut ensuite convié à protéger les riches des rigueurs du marché.

En Colombie, le ministre de la défense, dans un accès de franchise, déclara un jour que l’appareil de terreur officiel était destiné à mener « une guerre totale dans les domaines politique, économique et social » . Officiellement, il s’agissait pourtant seulement de combattre les organisations de guérilla. Un haut gradé vendit lui aussi la mèche en 1987 : « Le véritable danger » , reconnut-t-il, réside dans « ce que les insurgés ont appelé la guerre politique et psychologique » , la guerre destinée à « contrôler les couches populaires » et à « manipuler les masses » . Dans vingt ans, nous disposerons sans doute d’éléments plus complets sur la « doctrine colombienne » , mais nous en avons déjà un petit aperçu dans le rapport officiel sur l’effroyable massacre du village de Trujillo perpétré par l’armée et la police, en mars 1990, sur une trentaine de paysans soupçonnés d’avoir été en contact avec la guérilla.

C’est grâce à l’obstination de l’organisation Justice et Paix ( Justicia y Paz ) que la tragédie de Trujillo a finalement pu faire l’objet d’une enquête. Mais, dans les quatre ans qui suivirent, quelque 350 autres massacres de Trujillo furent commis, pour la quasi-totalité d’entre eux dans la plus totale impunité. Le président colombien de l’époque, M. Cesar Gaviria – devenu par la suite secrétaire général de l’Organisation des Etats américains – donna à cette occasion, nous dit Justice et Paix, la mesure de sa rectitude morale « en faisant pendant quatre ans la sourde oreille » à toutes les demandes d’enquête. Il faut au moins concéder à son successeur, M. Ernesto Samper, le mérite d’avoir reconnu la responsabilité du gouvernement colombien pour les atrocités dont furent victimes ses concitoyens.

Derrière ces événements, il y a, nous dit-on, la guerre contre la drogue. A la fin des années 70, la Colombie devint un grand pays producteur de cocaïne. Pourquoi ? Pourquoi les paysans latino-américains produisent-ils plus de coca qu’ils n’en ont besoin pour leur propre usage ? L’explication réside dans les politiques imposées aux pays du Sud. Contrairement aux riches Etats occidentaux, ils sont en effet tenus d’ouvrir leurs marchés, tout particulièrement aux exportations agricoles américaines subventionnées, qui ruinent leur production nationale. Les fermiers locaux sont invités à devenir des « producteurs rationnels » , selon les préceptes de l’économie moderne, et donc, eux aussi, à produire pour l’exportation. Et précisément parce qu’ils sont rationnels, ils se tournent vers les productions – la coca, la marijuana – qui leur rapporteront le plus d’argent. Il y a aussi d’autres raisons à ce commerce. Ainsi, en 1988, les Etats-Unis obligèrent les producteurs de café à dénoncer un accord qui avait maintenu les cours à un niveau raisonnable. Le prix du café, principale exportation de la Colombie, chuta de 40 %. Quand les revenus s’effondrent à ce point et que les enfants souffrent de la faim, il ne faut pas s’étonner que les producteurs de café se tournent vers les débouchés que leur offre le marché nord-américain de la drogue : les politiques néolibérales imposées au tiers-monde ont été l’une des causes majeures de l’augmentation du trafic. Par ailleurs, la politique américaine de répression de l’usage des stupéfiants a, elle aussi, joué son rôle : elle a conduit des consommateurs de marijuana, substance relativement inoffensive, à se tourner vers les drogues dures, comme la cocaïne. Ainsi, la Colombie a cessé de produire de la marijuana pour se concentrer sur la cocaïne, autrement plus rentable et facile à transporter.

Une autre question mérite d’être soulevée lorsqu’on parle de trafic de drogue : le rôle des banques. Selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les bénéfices de ce trafic, à l’échelle mondiale, s’élèveraient à environ 500 milliards de dollars par an, dont la moitié transitent par les circuits du système financier américain. La Colombie, d’après l’OCDE, ne retire que 2 ou 3 % de ce qui reste, soit environ 6 milliards de dollars par an. Ce qui faisait dire à un membre de la Commission andine des juristes et de l’Association latino-américaine des droits de l’homme, s’exprimant dans le quotidien mexicain Excelsior , que le « big business » de la drogue est surtout présent au nord du Rio Grande.

L’industrie chimique américaine ne démentira pas ce constat. En 1989, dans les six mois précédant l’annonce de la guerre contre la drogue en Colombie, la police locale découvrit plus de 5,5 millions de litres de produits chimiques utilisés pour la production de cocaïne, dont beaucoup portaient les logos de grandes sociétés des Etats-Unis. La CIA avait signalé, dans un rapport, que les exportations américaines de ces produits vers l’Amérique latine étaient très supérieures aux besoins licites. De son côté, le service de recherche du Congrès américain conclut que plus de 90 % des substances chimiques utilisées pour la production de drogue venaient des Etats-Unis. Si la guerre contre la drogue avait uniquement la drogue comme cible, il y aurait là des pistes d’enquêtes prometteuses.

En fait, on sait parfaitement que, hors des frontières, cette « guerre » sert de paravent à des actions de contre-guérilla, et qu’elle offre des débouchés non négligeables aux industriels de l’armement. A domicile, elle est utilisée comme prétexte pour mettre sous les verrous une partie de la population. Dans une société qui se tiers-mondise chaque jour davantage, et où les forces de sécurité ne pratiquent pas (ou pas encore) la purification ethnique, il faut trouver d’autres moyens pour régler le cas des citoyens privés de droits de l’homme parce que ne contribuant pas à la production de bénéfices. Leur incarcération relève d’une saine logique, dans la mesure où elle permet une relance keynésienne de l’économie (lire « Guerre aux pauvres ! ».)

Une bonne partie des détenus ont commis des délits sans victimes. Prenez le cas de la cocaïne. La drogue privilégiée dans les ghettos est le crack, et sa possession entraîne de lourdes sanctions. Dans les quartiers résidentiels blancs, en revanche, on est plutôt porté sur la poudre, dont la possession est bien moins sévèrement punie. L’exemple type d’une législation de classe. Tout cela explique pourquoi le pourcentage de la population carcérale est très nettement plus élevé aux Etats-Unis que dans les autres pays développés, et pourquoi l’on s’attend à ce qu’il continue de croître.

Tout se tient. C’est ce que m’écrivait une militante colombienne des droits de l’homme, Cecilia Zaraté-Laun. Bien que sa lettre n’ait nullement été destinée à la publication, il est utile d’en citer quelques extraits : « Je suis convaincue que tout se tient, dans la mesure où le vrai coupable est le système économique. Il est très important que les citoyens américains commencent à faire le rapprochement entre les problèmes des autres et leur propre réalité, en commençant par la politique étrangère. Prenons le cas de la drogue. Les enfants de mères pauvres, qui, en Colombie, n’ont aucune perspective, puisque la société les a abandonnés, sont obligés de devenir hommes de main ou de travailler dans des laboratoires de production de cocaïne. Ou bien on les recrute dans les escadrons de la mort. Ils se trouvent dans la même situation que les enfants de mères pauvres des Etats-Unis, qui sont contraints, pour survivre, de vendre de la cocaïne au coin de la rue ou de servir de guetteurs pour les dealers, etc. La seule différence est que les uns parlent espagnol et les autres anglais. Ils vivent la même tragédie. »

Cecilia Zarate-Laun a raison. Et la tragédie est exacerbée dans nos deux pays par des politiques sociales soigneusement élaborées. Si nous choisissons de ne rien faire pour changer le cours des choses, il n’est pas difficile d’imaginer ce qui nous attend.

Noam Chomsky.

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Noam Chomsky

Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Boston, Etats-Unis. Auteur notamment de Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit démocratique, Fayard, Paris, 2007.

David et Goliath ou le mythe historique inversé

février 9, 2009 par ammazigh


Depuis l’origine de son entreprise de colonisation, il y a à peu près un siècle, le mouvement sioniste, et l’Etat d’Israël par la suite, s’est vu comme une minorité persécutée et faible, aspirant à se faire une place au soleil. Brandissant la Bible comme droit de propriété et portant en bandoulière le terrible capital de souffrance des pogroms et des massacres nazis, le projet sioniste a réussi au-delà de tout pronostic : il a fondé un « petit Etat juif » au cœur et aux dépens d’une population arabe infiniment supérieure en nombre.

De nos jours, les historiens savent que, dès la guerre de 1948, le rapport des forces militaires penchait déjà en faveur du jeune Etat, bien au-delà de la représentation que s’en firent les premiers Israéliens. Lors des trois guerres suivantes : 1956, 1967 et 1973, la puissance des forces armées israéliennes s’était encore notablement accrue et, à l’aide d’armements fournis par la France puis par les Etats-Unis, elle s’imposa face aux forces arabes qui lui étaient opposées.

Toutefois, depuis la guerre de Kippour, en 1973, l’armée israélienne n’est manifestement plus confrontée à une menace militaire sérieuse ; et de même, depuis lors, l’existence d’Israël ne s’est plus trouvée en danger. Les pilotes de l’armée israélienne ont cessé, depuis longtemps, d’accomplir des missions de combat ; à l’instar de la majorité des soldats, ils effectuent essentiellement des tâches de police. Force est de reconnaître que les principales missions dévolues à l’armée d’Israël, dotée des armes américaines les plus sophistiquées (chasseurs-bombardiers, drones, fusées guidées, tanks, gilets pare balles…) consistent à réprimer la population des territoires occupés qui de temps à autre tente, de façon désespérée et violente, de se révolter contre son triste sort.

« Tout Etat normal a le droit de défendre ses frontières et de répliquer lorsqu’il subit des bombardements de roquettes », affirment les porte-parole d’Israël dans leurs vibrantes justifications de l’agression brutale contre Gaza. « Certes », pourrait répondre le premier contradicteur venu, « mais tout Etat normal sait aussi où sont ses frontières ! ». Or, Israël ne satisfait pas à ce critère de logique politique de base. Depuis 1967, il n’a pas cessé d’implanter des colonies dans des territoires qui ne sont pas reconnus comme lui appartenant, tout en se gardant, par ailleurs, de les annexer juridiquement afin de ne pas devoir accorder l’égalité civique à leurs habitants.

Si, jusqu’en 2002, Israël a pu justifier l’occupation de ces territoires au motif que le monde arabe n’est pas disposé à reconnaître son existence, cette ligne de défense rhétorique est tombée lorsque la Ligue arabe, incluant l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP), a déclaré reconnaître Israël dans les frontières de 1967. L’Etat d’Israël n’a aucunement relevé ce défi diplomatique que tous ses dirigeants ont superbement ignoré. Il s’est retranché derrière une haute muraille de béton, tout en continuant de mordre dans les terres palestiniennes, d’élargir ses colonies et de maintenir son contrôle et sa présence militaires sur toute la Cisjordanie

« Nous sommes sortis de Gaza », affirme Israël. « Alors, pourquoi les Palestiniens continuent-ils de nous attaquer à partir de là ? ». En fait, le retrait israélien de Gaza n’a constitué ni un geste envers les Palestiniens ni un premier pas vers la paix. Bien au contraire ! Tout comme M. Ehoud Barak a effectué le retrait du Liban sans accord afin de se soustraire à toute discussion sur l’évacuation du plateau du Golan, M. Ariel Sharon est sorti de la bande de Gaza pour ne pas avoir à conclure avec les Palestiniens un accord de paix qui aurait également comporté l’évacuation complète de la Cisjordanie et la renonciation à la partie arabe de Jérusalem. En fin de compte, les habitants du sud d’Israël qui subissent les bombardements de roquettes paient le prix fort pour préserver l’intégralité et la tranquillité des colonies.

En vérité, Israël n’a jamais réellement quitté Gaza et n’a jamais accordé aux Palestiniens qui y résident ne serait-ce qu’un semblant de souveraineté. Dès l’origine, l’intention était de créer une vaste « réserve indienne » enclose, préfigurant l’instauration d’autres « réserves » similaires en Cisjordanie ; au cœur d’Eretz Israël. Si les Palestiniens disposaient au moins d’une authentique poignée de souveraineté sur une parcelle de territoire, ils ne se verraient pas accusés d’introduire en contrebande des armes dans une zone relevant officiellement de leur autorité ; ils le feraient en pleine légalité et Israël serait obligé de reconnaître la légitimité de leur Etat. En fait, Israël récuse toute notion d’égalité, même fictive, entre elle-même et les Palestiniens : elle leur dénie tout droit de se défendre. Le droit de se défendre doit demeurer un privilège israélien exclusif. C’est ainsi qu’Israël a catégoriquement rejeté la proposition faite par le Hamas d’une accalmie générale, incluant la Cisjordanie, où l’Etat hébreu continuait de pratiquer sans retenue les « assassinats ciblés » de Palestiniens armés. Il est donc reconnu et admis que le droit d’Israël « de se défendre » implique la neutralisation totale de toute force de résistance palestinienne.

Ce fut pour Israël une véritable aubaine de voir le Hamas remporter à Gaza les élections dont le caractère légal et régulier a été reconnu. Le refus de l’OLP d’accepter le verdict des urnes entraîna la scission du camp national palestinien et la création de deux zones d’influences distinctes. Gaza s’en trouva plus isolée, plus étranglée, plus violente et, surtout, plus ostracisée aux yeux du monde occidental. En Cisjordanie, où l’on souriait encore à Israël, des pourparlers de paix s’ouvrirent avec les Palestiniens « modérés ». L’humiliation et l’absence de contenu effectif des interminables discussions avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas ne suscitèrent pas la moindre tendance au compromis et eurent pour seul effet de conforter le Hamas intransigeant. Tout Palestinien raisonnable est à nouveau porté à se dire qu’Israël n’a cessé de duper l’Autorité palestinienne, administrant la preuve que le seul langage qu’il entende est bien celui de la force.

« Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument », a déclaré, en son temps, Lord Acton. Israël dispose d’un pouvoir absolu comme vient de l’illustrer sa récente agression contre Gaza. Israël a également montré que, pour économiser la vie des « soldats juifs », elle est prête à sacrifier plusieurs centaines de civils « non juifs ». La majorité des victimes à Gaza ont été des femmes, des enfants, des vieillards. La plupart des combattants Palestiniens ont été tués dans les bombardements aériens, par des tirs d’hélicoptères ou d’artillerie effectués depuis les tanks ou les navires de guerre, bien avant l’entrée en lice des forces d’infanterie terrestres. Ce type d’affrontement n’a pas empêché les communicants israéliens de magnifier avec fierté la « victoire sans précédent ! ».

Non loin des lieux mêmes où la mythologie biblique en avait fait le récit, le géant Goliath est revenu, équipé, cette fois-ci, d’une énorme panoplie militaire. Mais les rôles sont désormais inversés : Goliath est devenu « juif » et il est le « vainqueur ». Le petit David est maintenant un « musulman », réprouvé et piétiné lors d’affrontements interminables. Il faut bien, hélas, le reconnaître : c’est précisément cet énorme déséquilibre des forces entre Israël et les Palestiniens qui perpétue l’occupation de la Cisjordanie et rend la paix impossible.

Le dernier massacre à Gaza, qui répondait, entre autres, à des objectifs électoraux, n’aura aucunement fait évoluer la situation dans le bon sens et, a fortiori, n’aura pas conforté le droit d’existence d’Israël au Moyen-Orient. Tant que les Israéliens ne voudront pas se souvenir que les tireurs de roquettes artisanales sur la ville d’Ashkélon sont aussi les fils et les petits-fils de ceux qui en furent expulsés vers Gaza en 1950, il n’y aura pas d’avancée dans la solution du conflit. Celle-ci implique, en effet, de mieux comprendre la profonde colère de ceux qui subissent l’occupation, depuis au moins quarante et un ans !

Peut-on au moins espérer que ce massacre obligera enfin les Etats-Unis et l’Europe à se départir de leur indifférence afin d’obliger les réfractaires à la paix, héritiers des victimes juives d’hier, à un compromis plus équitable avec les victimes de la tragédie palestinienne qui dure encore aujourd’hui ?

Shlomo Sand.

Historien, professeur à l’université de Tel-Aviv, auteur de Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.

Traduit de l’hébreu par Michel Bilis

Février 2009 Le Monde Diplomatique

Abandonner le ghetto sioniste, par Avraham Burg

février 8, 2009 par ammazigh

Abandonner le ghetto sioniste : un livre-bombe d’Abraham Burg

samedi 9 juin 2007, par Alain Gresh

Fils d’un dirigeant historique du Parti national relgieux (PNR) et ancien ministre de l’intérieur, Abraham Burg, un juif religieux, n’est pas n’importe qui, explique le journaliste de Haaretz, Ari Shavit, dans un article intitulé « Leaving the Zionist Ghetto » (Abandonner le ghetto sioniste) publié le 9 juin. Il a été, après 1982, proche de Shimon Peres, et l’un des grands espoirs du Parti travailliste. Il a été président de l’Agence juive, président du Parlement et candidat à la direction du Parti travailliste. Il vient de publier un livre en Israël qui provoque un scandale, « Defeating Hitler » (Vaincre Hitler). Voici quelques extraits de son entretien avec Ari Shavit, qui a été outré par les propos de Burg.

Q. Etes-vous toujours sioniste ?

Burg:  « Je suis un être humain, je suis un juif et je suis un Israélien. Le sionisme a été un instrument qui m’a fait passer du sentiment d’être juif au sentiment d’être israélien. C’est Ben Gourion qui déclarait que le mouvement sioniste était l’échafaudage pour construire une maison et que, après l’établissement de l’Etat, il devait disparaître. »

Q. Donc, vous confirmez que vous n’êtes plus sioniste ?

Burg: « Lors du premier congrès sioniste, c’est le sionisme de Herzl qui a vaincu le sionisme d’Ahad Ha’am. Je pense que le XXIe siècle devrait être le siècle d’Ahad Ha’am. Nous devons abandonner Herzl et passer à Ahad Ha’am. »

Note de AG sur Ahad Ha’am, de son vrai nom Asher Tzvi Ginsberg (1856-1927). Fondateur de l’organisation des Amants de Sion et l’un des pères de la littérature hébraïque, il met en doute l’idée que l’Etat juif est la solution idéale aux problèmes du peuple juif et prône, plutôt, la création en Palestine d’un centre spirituel. Il est aussi l’un des premiers à prendre conscience du « problème arabe ». A l’issue de son premier voyage en Palestine, il écrit un article intitulé « Vérité de la terre d’Israël ». Il écrit : « Nous avons pris l’habitude de croire, hors d’Israël, que la terre d’Israël est aujourd’hui presque entièrement désertique, aride et inculte, et que quiconque veut y acheter des terres peut le faire sans entrave. Mais la vérité est tout autre. Dans tout le pays, il est dur de trouver des champs cultivables qui ne soient pas cultivés. (…) Nous avons l’habitude de croire, hors d’Israël, que les Arabes sont tous des sauvages du désert, un peuple qui ressemble aux ânes, qu’ils ne voient ni ne comprennent ce qui se fait autour d’eux. Mais c’est là une grande erreur. L’Arabe, comme tous les fils de Sem, a une intelligence aiguë et rusée. (…) S’il advient un jour que la vie de notre peuple [les juifs] dans le pays d’Israël se développe au point de repousser, ne fût-ce qu’un tout petit peu, le peuple du pays, ce dernier n’abandonnera pas sa place facilement. »

Q. Cela signifie-t-il que vous ne trouvez plus la notion d’Etat juif acceptable ?

Burg : « Cela ne peut plus fonctionner. Définir l’Etat d’Israël comme un Etat juif est le début de la fin. Un Etat juif, c’est explosif, c’est de la dynamite. »

Q. Et un Etat juif démocratique ?

Burg : « Les gens trouvent cette notion confortable. Elle est belle. Elle est à l’eau de rose. Elle est nostalgique. Elle est rétro. Elle donne un sens de plénitude. Mais « démocratique-juif », c’est de la nitroglycérine. »

(…) Q. Est-ce que nous devons abandonner la Loi du retour ?

Burg: « Nous devons ouvrir la discussion. La Loi du retour est une loi, elle est une image en miroir de Hitler. Je ne veux pas que Hitler définisse mon identité. »

Interrogé sur le fait qu’il n’est pas seulement un post-sioniste, mais aussi un anti-sioniste, il répond :

Burg : « Ahad Ha’am a reproché à Herzl que tout son sionisme avait sa source dans l’antisémitisme. Il pensait à autre chose, à Israël comme centre spirituel – ce point de vue n’est pas mort et il est temps qu’il revienne. Notre sionisme de confrontation avec le monde est un désastre. »

Q. Mais ce n’est pas seulement la question sioniste. Votre livre est anti-israélien, au sens le plus profond du terme. C’est un livre dont émane une répugnance à l’égard de l’israélité.

Burg : Quand j’étais un enfant, j’étais un juif. Dans le langage qui prévaut ici, un enfant juif. J’allais dans un heder [école religieuse]. D’anciens étudiants de la yeshiva y enseignaient. La langue, les signes, les odeurs, les goûts, les places. Tout. Après cela, pour l’essentiel de ma vie, j’ai été israélien. Aujourd’hui, cela ne me suffit plus. Je suis au-delà de l’israélité. Des trois identités qui me constituent – humaine, juive, israélienne – je sens que l’élément israélien me dépossède des deux autres.

(…) Q. Vous dites qu’Israël est un ghetto sioniste, impérialiste, une place brutale qui ne croit qu’en elle-même.

Burg : « Regardez la guerre du Liban. Les gens sont revenus du champ de bataille. Des choses ont été accomplies, d’autres ont échoué, il y a eu des révélations. Vous pourriez penser que les gens du centre (mainstream) et même de la droite comprendraient que l’armée voulait gagner et qu’elle n’a pas gagné. Que la force n’est pas la solution. Et puis on a Gaza, et quel est le discours sur Gaza ? Nous allons les écraser, nous allons les éradiquer. Rien n’a changé. Rien. Et ce n’est pas seulement nation contre nation. Regardez les relations entre les gens. Ecoutez les conversations personnelles. Le niveau de violence sur les routes, les déclarations des femmes battues. Regardez l’image d’Israël que renvoie le miroir. »

Q. Vous dites que le problème n’est pas seulement l’occupation. A vos yeux, Israël est une sorte d’horrible mutant.

Burg : « L’occupation n’est qu’une petite partie du problème. Israël est une société qui a peur. Pour chercher la source de cette obsession de la force et pour l’éradiquer, vous devez affronter les peurs. Et la méta-peur, la peur primaire, ce sont les six millions de juifs qui sont morts avec l’holocauste. »

(…)

Q. Dans votre livre, nous ne sommes pas seulement des victimes du nazisme. Nous sommes presque des judéo-nazis. Vous êtes prudent. Vous ne dites pas qu’Israël est l’Allemagne nazie, mais vous n’en êtes pas loin. Vous dites qu’Israël en est au stade de l’Allemagne pré-nazie.

Burg : « Oui. J’ai commencé mon livre par l’endroit le plus triste. Comme un deuil, mais un deuil d’Israël. Pendant l’essentiel du temps où j’ai écrit, j’avais un titre : « Hitler a gagné ». Je pensais que tout était perdu. Mais, petit à petit, j’ai découvert que tout n’était pas perdu. Et j’ai découvert mon père comme représentant des juifs allemands, qui était en avance sur son temps. Ces deux thèmes nourrissent mon livre du début à la fin. A la fin, je deviens optimiste et la fin de mon livre est optimiste. »

Q. La fin est peut-être optimiste, mais tout au long du livre vous dressez un signe d’égalité entre Israël et l’Allemagne. Est-ce vraiment justifié ? Y a-t-il une base suffisante pour cette analogie ?

Burg : « Ce n’est pas une science exacte, mais je vais vous donner quelques éléments qui s’inscrivent dans cette analogie : une grande sensibilité à l’insulte nationale ; un sentiment que le monde nous rejette ; une incompréhension aux pertes dans les guerres (unexplained losses in wars). Et, comme résultat, la centralité du militarisme dans notre identité. La place des officiers de réserve dans notre société. Le nombre d’Israéliens armés dans la rue. Où est-ce que cette foule de gens armés va ? Les expressions hurlées dans la rue : « les Arabes dehors ». »

On tire et puis on pleure

février 8, 2009 par ammazigh

Dossier / Gaza : Enquête sur une tragédie

Courrierinternational hebdo n° 950 - 15 janv. 2009

Ceux qui justifient cette guerre doivent en assumer les horreurs, rappelle le journaliste de gauche Gidéon Lévy. Une adresse à ceux de ses concitoyens qui pensent qu’on peut tuer mais se sentir propre.

Cette guerre, peut-être plus encore que celles qui l’ont précédée, met à nu les tendances les plus profondes de la société israélienne. Le racisme et la haine ont relevé la tête, comme le désir de vengeance et la soif de sang. L’“esprit du commandement” de Tsahal est, pour l’instant, de “tuer le plus possible”, ainsi que l’expliquent les correspondants militaires de la télévision.
Cette agressivité et cette brutalité débridées nous sont présentées comme des “mesures de prudence” : le déséquilibre effarant en termes de sang versé (près de 100 Palestiniens tués pour 1 Israélien) ne semble pas susciter d’interrogations, un peu comme si, comble du racisme, nous avions fixé le prix de leur sang à une valeur cent fois moindre que le nôtre. La droite, le nationalisme, le chauvinisme et le militarisme sont aujourd’hui très tendance. Fichez-nous la paix avec votre humanité !
Une autre voix se fait entendre, sans doute la pire de toutes. Il s’agit de la voix des hypocrites et des vertueux. Mon confrère Ari Shavit en est sans doute le porte-parole le plus éloquent. Voilà quelques jours, Shavit a écrit dans les colonnes de Ha’Aretz [le 7 janvier] : “L’offensive israélienne est justifiée. Seule une initiative humanitaire généreuse démontrera que, même durant les combats cruels que nous sommes contraints de mener, nous n’oublions pas que, de l’autre côté, il y a aussi des êtres humains.”
Que veut Shavit ? Que nous tuions et qu’ensuite nous envoyions des hôpitaux de campagne et des médicaments pour soigner les blessés ? Il sait pourtant que, menée contre une population impuissante et qui n’a nulle part où fuir, une guerre est cruelle et abjecte. Ce que veulent des gens comme Shavit, c’est sauver la face. Larguer des bombes sur des immeubles résidentiels, puis soigner les blessés à Ichilov [hôpital de Tel-Aviv]. Bombarder les refuges aménagés dans les écoles de l’ONU, puis amener les survivants à Beit Lewinstein [un centre de réadaptation]. Tirer et puis pleurer. C’est de l’hypocrisie éhontée. Je préfère encore ceux qui lancent des appels enflammés pour tuer encore davantage. Ils ont au moins le mérite d’être francs.
On ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre. Ce qui se passe à Gaza n’est pas une catastrophe naturelle qui nous donnerait le devoir et le droit de tendre la main aux victimes, d’envoyer des équipes de secours. Les catastrophes qui sont en train de s’abattre sur Gaza ne sont pas l’œuvre du diable, mais celle de l’homme, notre œuvre. Ce n’est pas avec du sang sur les mains que l’on peut offrir de l’aide. Pourtant, certains demandent le beurre et l’argent du beurre. Tuer et détruire de façon indiscriminée, mais en sortir ensuite comme le gentil de l’histoire et la conscience tranquille. Se lancer dans des crimes de guerre, mais en sortir sans le moindre sentiment de culpabilité. Cette demande est indécente. Quiconque justifie cette guerre doit en assumer tous les crimes. Quiconque prêche cette guerre et légitime le carnage de masse qu’elle a provoqué n’a aucunement le droit de parler de moralité et d’humanité. Il n’est pas possible de tuer et de soigner à la fois.
Cette attitude est pourtant la représentation fidèle de cette dualité israélienne si caractéristique : commettre le pire, mais se sentir propre. Tuer, démolir, affamer, emprisonner et humilier, mais se sentir juste, voire vertueux. Il n’est pas possible de laisser les prêcheurs de guerre se payer un tel luxe. Quiconque justifie cette guerre en justifie aussi les crimes. http://www.courrierinternational.com/img/espaceur.gif
Gidéon Lévy Ha’Aretz

ÇA SUFFIT ! LE TEMPS DU BOYCOTT EST VENU !

février 8, 2009 par ammazigh

La meilleure façon de faire cesser cette occupation sanglante est de cibler Israël avec le même type de mouvement qui a mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud.

Il est temps. Cela a trop duré. La meilleure stratégie pour faire cesser cette occupation de plus en plus sanglante est qu’Israël devienne la cible de ce type de mouvement mondial qui a fait mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud. En juillet 2005, une énorme coalition de groupes palestiniens a dressé les plans pour faire exactement cela. Ils ont appelé les « gens de conscience, partout dans le monde, à imposer des boycotts étendus et à mettre en place des initiatives de désinvestissement contre Israël, similaires à ceux appliqués contre l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid ». La campagne [BDS] – Boycott, Désinvestissement et Sanctions – était née.

Chaque jour où Israël pilonne Gaza fait venir plus de convertis vers la cause du BDS – même parmi les Juifs israéliens. En plein milieu de cette attaque, environ 500 Israéliens, parmi eux des douzaines d’artistes et d’universitaires célèbres, ont envoyé une lettre aux ambassadeurs étrangers en Israël. Celle-ci demande « l’adoption de mesures restrictives et de sanctions immédiates » et tire un parallèle clair avec la lutte anti-apartheid. « Le boycott de l’Afrique du Sud a été efficace, mais on prend des gants avec Israël… Ce soutien international doit cesser. »

Pourtant, même face à ces appels clairs, non nombre d’entre nous ne peuvent toujours pas y répondre. Les raisons sont complexes, émotionnelles et compréhensibles. Mais elles ne sont tout simplement pas assez bonnes. Les sanctions économiques représentent l’arme la plus efficace de l’arsenal de la non-violence : y renoncer frise la complicité active. Voici les quatre principales objections à la stratégie BDS, suivies des contre-arguments.

Plutôt que de les persuader, des mesures punitives aliéneront les Israéliens Le monde a essayé ce que l’on a appelé « l’engagement constructif ». Il a complètement échoué. Depuis 2006, Israël a constamment intensifié ses actions criminelles : expansion des colonies, lancement d’une guerre scandaleuse contre le Liban et imposition d’une punition collective contre Gaza au moyen de ce blocus brutal. En dépit de cette escalade, Israël n’a pas fait l’objet de mesures punitives – c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Les armes et les 3 milliards de dollars annuels d’aide que les Etats-Unis envoient à Israël ne sont que le début. Pendant toute cette période-clé, Israël a bénéficié d’une amélioration considérable de ses relations diplomatiques, culturelles et commerciales avec toute une variété d’autres alliés. Par exemple, en 2007, Israël est devenu le premier pays non latino-américain à signer un accord de libre échange avec le bloc du Mercosur. Au cours des neuf premiers mois de 2008, les exportations israéliennes vers le Canada ont augmenté de 45%. Un nouvel accord avec l’UE doit permettre de doubler les exportations israéliennes d’aliments en conserve. Et en décembre, les ministres européens « ont revalorisé » l’accord de partenariat entre l’UE et Israël, une récompense attendue depuis longtemps par Jérusalem.

C’est dans ce contexte que les dirigeants israéliens ont commencé leur dernière guerre : confiants qu’ils ne seraient confrontés à aucun coût significatif. Il est remarquable que pendant plus de sept journées boursières en temps de guerre, l’index de la Bourse de Tel Aviv soit monté effectivement de 10,7%. Lorsque la carotte ne marche pas, le bâton est nécessaire.

Israël n’est pas l’Afrique du Sud

Evidemment ! La pertinence du modèle sud-africain réside dans le fait qu’il prouve que la tactique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (manifestations, pétitions, lobbying en coulisse) ont échoué. Et il y a des relents profondément affligeants d’apartheid dans les territoires occupés : cartes d’identité munies d’un code de couleur et permis de déplacement, maisons rasées au bulldozer et déplacements forcés, routes réservées aux colons. Ronnie Kasrils, un homme politique sud-africain de premier plan, a dit que l’architecture de la ségrégation qu’il a vue en Cisjordanie et à Gaza était « infiniment pire que l’apartheid ». C’était en 2007, avant qu’Israël ne commence sa guerre totale contre la prison à ciel ouvert qu’est Gaza.

Pourquoi prendre Israël pour cible lorsque les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres pays occidentaux font la même chose en Irak et en Afghanistan ? Le boycott n’est pas un dogme, c’est une tactique. La raison pour laquelle cette stratégie devrait être essayée est pratique : dans un pays aussi petit et qui dépend autant du commerce, il pourrait vraiment marcher.

Les boycotts rompent la communication ; nous avons besoin de plus de dialogue, pas de moins de dialogue

Je répondrai à cette objection par une histoire personnelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une société d’édition qui s’appelle Babel. Mais lorsque j’ai publié « La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre », je voulais respecter le boycott. Sur les conseils de militants du BDS, dont le merveilleux écrivain John Berger, j’ai contacté un petit éditeur, Andalus. Celui-ci est une maison d’édition militante, très impliquée dans le mouvement contre l’occupation et c’est le seul éditeur israélien qui se consacre exclusivement à traduire en hébreu les écrits de langue arabe. Nous avons rédigé un contrat garantissant que toutes les recettes iraient au travail d’Andalus et que je ne toucherai rien. Je boycotte l’économie israélienne, pas les Israéliens.

Notre modeste plan d’édition nécessitait des douzaines d’appels téléphoniques, de courriels et de messages instantanés, s’étendant de Tel Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza. Ma remarque est la suivante : dès que vous commencez une stratégie de boycott, le dialogue s’accroît de façon considérable. L’argument selon lequel les boycotts nous couperont les uns des autres est particulièrement trompeur étant donné la gamme de technologies de l’information à notre disposition. Nous croulons sous les moyens de nous invectiver par-dessus les frontières nationales. Aucun boycott ne peut nous arrêter.

[Les Israéliens sont numéro un mondial en info-technique, ils ne seront pas facile à boycotter]

En ce moment même, beaucoup de sionistes orgueilleux se préparent à marquer un point essentiel : ne suis-je pas au courant que beaucoup de ces joujoux de très haute technologie proviennent des parcs de recherche israéliens, numéro un mondial en info-technique ? C’est assez vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Plusieurs jours après le début de l’attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, le gérant d’une entreprise britannique de télécom spécialisée en services vocaux sur internet a envoyé un courriel à la firme technologique israélienne MobileMax : « En conséquence de l’action du gouvernement israélien ces derniers jours, nous ne serons plus en position d’envisager de faire des affaires avec vous ou toute autre société israélienne. »

Ramsey dit que sa décision n’était pas politique ; il ne voulait tout simplement pas perdre des clients. « Nous ne pouvons nous permettre de perdre le moindre client », explique-t-il, « c’était donc purement défensif sur le plan commercial. »

Ce fut cette sorte de calcul froid qui conduisit de nombreuses entreprises à se retirer d’Afrique du Sud, il y a vingt ans. Et c’est précisément ce type de calcul qui représente notre espoir le plus réaliste d’apporter la justice, si longtemps refusée, en Palestine.


Article écrit par Naomi Klein, The Guardian du 10 janvier 2009

Traduit de l’anglais par [|JFG/QuestionsCritiques] article original : « Enough. It’s time for a boycott« 

Hello world!

février 8, 2009 par ammazigh

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